Femmes médecins : une profession enfin féminine ?

En 2024, les femmes représentent plus de 50 % des médecins inscrits à l’Ordre en France. C’est un basculement historique, survenu discrètement, sans grande fanfare. Pendant des décennies, la blouse blanche était un vêtement d’homme — ou presque. Aujourd’hui, les amphithéâtres de médecine sont majoritairement féminins, et les cabinets de ville suivent.

Pourtant, « féminisation » ne signifie pas « égalité ». Les femmes médecins restent sous-représentées dans certaines spécialités, gagnent en moyenne moins que leurs confrères masculins, et jonglent avec des contraintes de carrière que les hommes n’affrontent pas au même degré. Ce paradoxe mérite qu’on s’y attarde sérieusement.

Une histoire longue et semée d’embûches

Les pionnières qui ont forcé les portes

La première femme à obtenir un doctorat en médecine en France est Madeleine Brès, en 1875. Elle a dû batailler contre l’administration universitaire, les étudiants hostiles et une société qui estimait que la biologie féminine était incompatible avec la rigueur scientifique. Argument absurde, mais tenace.

Avant elle, Elizabeth Blackwell avait ouvert la voie aux États-Unis dès 1849. En Europe, les résistances étaient encore plus fortes. À Paris, les premières étudiantes en médecine étaient souvent des étrangères — Russes, Roumaines, Polonaises — venues chercher une formation que leur propre pays leur refusait.

  • 1868 : ouverture officielle des facultés de médecine françaises aux femmes
  • 1875 : premier doctorat féminin en médecine obtenu en France
  • 1930 : les femmes représentent encore moins de 5 % du corps médical
  • 2000 : le seuil des 30 % est franchi pour la première fois

L’accélération des trente dernières années

Le vrai tournant se joue dans les années 1990-2000. Le numerus clausus à l’entrée des études de médecine, supprimé en 2020 au profit du numerus apertus, a longtemps limité les effectifs — mais les femmes, meilleures bachelières en moyenne, ont progressivement pris l’avantage dans les concours d’entrée. Résultat : depuis 2010, elles sont majoritaires parmi les étudiants en médecine chaque année. La profession se transforme mécaniquement.

La réalité chiffrée aujourd’hui

Des spécialités encore très genrées

Dire que la médecine s’est féminisée, c’est vrai. Dire qu’elle est uniforme, c’est faux. Les inégalités se lisent dans le choix des spécialités — ou plutôt dans ce qu’on laisse choisir, ou ce vers quoi on oriente.

  • Pédiatrie : près de 70 % de femmes
  • Gynécologie-obstétrique : 65 % environ
  • Médecine générale : autour de 55 %
  • Chirurgie : moins de 20 % de femmes selon les disciplines
  • Radiologie interventionnelle : sous la barre des 15 %

La chirurgie reste le bastion le plus imperméable. Les raisons invoquées ? Les gardes longues, la culture de l’endurance physique, un entre-soi masculin difficile à pénétrer. Mais des études montrent aussi que les femmes sont davantage découragées lors des stages hospitaliers — une forme de sélection informelle que les chiffres de l’Ordre ne capturent pas.

Revenus et temps de travail : l’écart persistant

Les femmes médecins libérales gagnent en moyenne 25 à 30 % de moins que leurs confrères masculins, selon les données de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques). Une partie de cet écart s’explique par les spécialités choisies — moins lucratives en moyenne — et par le temps de travail. Les femmes médecins travaillent en moyenne 48 heures par semaine contre 55 pour les hommes, souvent parce qu’elles assument davantage la charge familiale.

C’est un cercle vicieux classique : moins de temps disponible, moins d’actes facturés, revenus plus faibles, moindre accès aux postes à responsabilités. Pour explorer les ressources administratives autour de la carrière médicale, le Numéro RPPS d’un médecin : à quoi ça sert et où le trouver ? est un point de départ utile pour comprendre comment les praticiens sont identifiés et référencés.

Exercer la médecine quand on est femme

Les violences et le harcèlement en milieu hospitalier

En 2021, une enquête de l’Association Femmes et Hommes de Médecine révélait que plus de 60 % des femmes médecins avaient subi au moins une forme de harcèlement sexuel ou de discrimination au cours de leur carrière. Paroles déplacées pendant les gardes, mains qui se posent au mauvais endroit dans les couloirs, commentaires sur leur apparence lors des staffs — le milieu hospitalier n’est pas plus vertueux que les autres secteurs.

La libération de la parole post-2017 a changé quelque chose. Des internes ont commencé à témoigner, des chefs de service ont été mis en cause. Mais les procédures disciplinaires restent longues et les représailles informelles fréquentes. Beaucoup préfèrent se taire pour ne pas compromettre leur carrière.

La charge mentale et la parentalité

Être médecin et mère, ça s’organise. Mais ça s’organise souvent seule. Le congé maternité dans le cadre libéral reste un gouffre financier pour beaucoup : sans salariat, pas d’employeur pour couvrir l’absence. Les indemnités journalières de la CPAM pour une médecin libérale enceinte sont calculées sur la base de ses revenus antérieurs, avec des plafonds qui rendent l’arrêt difficile à assumer économiquement.

À l’hôpital, les praticiens hospitaliers bénéficient d’une meilleure protection — mais les gardes s’accumulent, et les plannings tiennent rarement compte des contraintes parentales réelles. Plusieurs études montrent que les femmes médecins hospitalières réduisent leur temps de travail après la naissance d’un enfant, quand leurs confrères ne le font pratiquement pas.

La relation médecin-patient sous prisme de genre

Les patientes expriment souvent une préférence pour les femmes médecins, surtout pour les consultations gynécologiques ou les problèmes de santé mentale. Elles se sentent plus à l’aise pour parler, moins jugées. Des études publiées dans le JAMA Internal Medicine ont même montré que les patients hospitalisés traités par des femmes médecins avaient un taux de mortalité et de réhospitalisation légèrement inférieur — un résultat qui a fait beaucoup parler en 2016.

À l’inverse, certains patients — souvent plus âgés — remettent en question l’autorité des femmes médecins, demandent à voir « le docteur » quand c’est une femme qui entre dans la salle, ou s’adressent directement à l’infirmier masculin. Ce n’est pas une anecdote isolée : c’est un phénomène documenté qui épuise.

Les femmes médecins et la santé publique

Un atout pour la médecine préventive

La féminisation de la médecine a des conséquences concrètes sur les pratiques. Les femmes médecins consacrent en moyenne 2 à 3 minutes de plus par consultation que leurs confrères masculins, selon plusieurs études européennes. Elles prescrivent plus d’examens de dépistage, abordent plus souvent les questions de santé sexuelle et reproductive, et pratiquent davantage l’écoute active.

Pour un système de santé qui mise sur la prévention — et c’est le sens de nombreuses réformes actuelles — c’est un avantage structurel. La Santé au quotidien bénéficie directement de cette approche plus globale de la relation de soin.

Vers une médecine plus inclusive ?

La diversité dans le corps médical ne se réduit pas au genre. Mais la féminisation a ouvert une brèche. Elle oblige la profession à repenser ses organisations, ses gardes, ses critères de performance. Les internes qui militent aujourd’hui pour limiter les semaines de travail à 48 heures sont souvent des femmes — et leurs revendications profitent à tous.

Des collectifs comme Donner des elles à la santé ou les réseaux de femmes chirurgiennes commencent à changer la culture hospitalière depuis l’intérieur. C’est lent. C’est réel.

  • Mentoring entre femmes médecins pour les spécialités sous-représentées
  • Création de postes à temps partagé pour concilier carrière et parentalité
  • Sensibilisation des chefs de service aux biais implicites lors des recrutements
  • Révision des indemnités maternité pour les libérales

La médecine française est en train de changer de visage — littéralement. La question n’est plus de savoir si les femmes ont leur place dans les cabinets et les blocs opératoires. Elles y sont. La vraie question, c’est à quel prix elles continuent d’y rester.